Le Coin des Petits

Comment favoriser la motricité libre à la maison sans matériel coûteux

Comment favoriser la motricité libre à la maison sans matériel coûteux

Il pleut encore sur Caen aujourd'hui. Une de ces pluies fines de mi-juin qui transforment le jardin en mare aux canards et nous obligent à rester à l'intérieur, dans la tiédeur du salon. Il y a quelques années, j'aurais regardé cette pluie depuis la fenêtre d'un bureau, une tasse de café tiède à la main, en pensant à mes dossiers. Aujourd'hui, ma perspective a changé. Elle est descendue de plusieurs étages pour se situer exactement à trente centimètres du sol.

C'est là, sur le tapis, que tout se joue. Depuis que j'ai quitté le monde de l'entreprise pour devenir assistante maternelle, mes journées sont rythmées par le bruit sourd et rythmé des paumes de mains de l'enfant qui frappent le parquet avant qu'il ne se hisse sur le tapis. C'est un son que je n'entendais pas avant. Un son qui raconte la force, l'effort et cette volonté incroyable qu'ont les petits de découvrir le monde par eux-mêmes.

Redécouvrir le sol : l'héritage d'Emmi Pikler

Quand j'ai commencé, j'ai cru qu'il fallait remplir l'espace. J'ai feuilleté des catalogues de puériculture qui me promettaient des bébés épanouis grâce à des structures en bois massif à des prix frôlant mon ancien salaire mensuel. Et puis, au fil de mes lectures et de mes formations, j'ai rencontré le concept de la motricité libre.

Miroir à hauteur d'enfant et tapis ferme pour l'éveil moteur.

Ce concept, on le doit à une pédiatre hongroise, Emmi Pikler, née en 1902. Elle a révolutionné notre regard sur les bébés en affirmant une chose toute simple : un enfant n'a pas besoin qu'on lui apprenne à se retourner, à s'asseoir ou à marcher. Il sait le faire, pourvu qu'on lui laisse l'espace et le temps. Pikler a décrit 7 stades de développement moteur bien précis. Le plus fascinant, c'est de voir comment chaque enfant traverse ces étapes à son propre rythme, sans que nous ayons besoin de forcer quoi que ce soit.

Dans mon salon, l'automne dernier, vers la fin novembre, j'ai décidé de faire le vide. J'ai rangé les transats et les trotteurs qui encombraient la vue. J'ai réalisé que favoriser le mouvement, ce n'est pas ajouter du matériel, c'est souvent en enlever. Pour les enfants de 0-3 ans, le meilleur terrain de jeu, c'est un sol ferme et dégagé.

Le matériel qui ne coûte rien (ou presque)

On nous fait croire que pour que bébé grimpe, il lui faut un triangle de motricité sophistiqué. Pourtant, j'ai remarqué quelques semaines après le début de l'année que mes cartons de livraison, une fois renforcés avec du gros scotch, avaient bien plus de succès. Un grand carton retourné devient une montagne à escalader. Deux cartons ouverts aux deux extrémités forment un tunnel (bien plus stable que ma tentative ratée de créer un tunnel avec une couverture qui s'effondrait sans cesse, finissant en crise de rire générale sur le tapis).

Pour varier les plaisirs, j'utilise ce que j'ai sous la main :

L'important, c'est la sécurité. Je vérifie toujours qu'il n'y a pas d'agrafes sur les cartons ou de rubans adhésifs qui pourraient couper. Mais une fois ces vérifications faites, le salon devient un parcours d'obstacles que l'on peut réinventer chaque matin. Parfois, j'ajoute un petit défi sensoriel. J'en ai d'ailleurs noté quelques-uns dans mes astuces pour réussir un bac sensoriel avec un enfant de 18 mois, car le mouvement et les sens sont indissociables.

Tunnel de jeu fait maison avec un carton de récupération.

L'importance d'être pieds nus

C'est peut-être mon conseil le plus précieux, et il est totalement gratuit. Dans mon accueil, même au cœur de l'hiver normand, les petits sont souvent pieds nus ou en chaussons de cuir très souples. On a tendance à vouloir protéger les pieds avec des chaussures rigides dès qu'ils commencent à se tenir debout. Pourtant, laisser votre enfant en tenue minimaliste ou pieds nus sur des surfaces variées est bien plus efficace pour sa motricité que l'achat de tapis d'éveil complexes.

Le pied est un organe sensoriel incroyable. Les orteils s'agrippent au sol, les chevilles apprennent à compenser les déséquilibres. En chaussettes, on glisse. En chaussures, on ne sent rien. Pieds nus, l'enfant reçoit des informations constantes sur la texture du parquet, la douceur du tapis ou la fraîcheur du carrelage. C'est cette connexion directe qui construit son équilibre.

Pendant les vacances de Pâques, j'ai observé un petit garçon que je garde essayer de franchir un petit boudin de porte en mousse. En chaussettes, il abandonnait. Pieds nus, il a senti l'obstacle, a ajusté son appui et a fini par passer avec un sourire victorieux. C'est dans ces détails que la confiance en soi s'installe.

Apprendre à ne rien faire (ou presque)

Le plus dur pour moi, en venant d'un monde où il fallait toujours être "productive", a été d'apprendre à observer en silence. Au début, j'avais ce réflexe de vouloir aider. "Tiens, je vais te mettre assis pour que tu voies mieux", ou "Donne-moi ta main pour marcher".

Le tournant a eu lieu un après-midi où j'ai réalisé que mon intervention constante freinait en réalité la confiance du petit que je garde. En le mettant dans une position qu'il n'avait pas acquise seul, je le rendais dépendant de moi. S'il tombait de cette position, il ne savait pas comment se rattraper car il n'avait pas fait le chemin moteur pour y arriver.

Pieds nus d'un enfant sur un parquet pour favoriser l'équilibre.

Désormais, je m'assois un peu plus loin. Je regarde. J'encourage de la voix, mais je n'interviens pas physiquement sauf en cas de danger réel. C'est une posture qui demande de la patience. On a parfois envie que ça aille plus vite. Mais quel bonheur de voir un enfant franchir seul son premier "obstacle" improvisé ! Si vous avez des doutes sur le développement de votre petit, il est toujours bon de garder un œil sur les signes de retard psychomoteur à 2 ans, tout en se rappelant que chaque enfant a sa propre horloge interne.

Aménager l'espace par zones

Pour favoriser cette motricité sans transformer tout l'appartement en gymnase, j'ai organisé mon salon en petites zones. Près du mur, j'ai installé un miroir incassable fixé à hauteur de bébé. C'est un outil formidable pour qu'il prenne conscience de son corps et de ses mouvements. Devant, un tapis ferme pour les roulades.

Un peu plus loin, un petit meuble bas (bien fixé au mur !) permet aux enfants de se hisser pour passer de la position assise à la position debout. Je ne les aide jamais à se lever. Un jour, ils agrippent le rebord, les jambes tremblent un peu, et hop, le monde change de perspective. C'est cette autonomie qui est le cœur de ma pratique de nounou, et c'est aussi pour cela que j'apprécie tant l'apaisement que procure l'approche snoezelen petite enfance dans nos journées parfois intenses.

Coussins et matelas de sol disposés pour l'escalade sécurisée.

Ce soir, alors que les parents sont venus chercher les enfants et que le calme revient dans mon appartement caennais, je range les coussins et les cartons. Le salon reprend son allure de pièce de vie pour adulte, mais je sais que demain matin, il redeviendra un terrain d'aventure. Il n'y a pas besoin de beaucoup pour que la magie opère : un sol propre, quelques objets du quotidien, et surtout, un regard bienveillant qui laisse l'enfant être l'acteur de ses propres progrès.

Au final, la motricité libre, c'est peut-être autant une question de liberté pour l'enfant que de lâcher-prise pour nous, les adultes. Et ça, ça ne coûte vraiment rien.

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