Le Coin des Petits

Identifier un retard moteur chez le bébé avant ses premiers pas

Identifier un retard moteur chez le bébé avant ses premiers pas

Un matin de pluie, fin novembre dernier, dans mon salon à Caen. Le ciel était d'un gris de plomb, mais le tapis d'éveil était une explosion de couleurs primaires. J'observais deux bébés dont je m'occupe, côte à côte sur le coton épais. L'un, âgé de sept mois, pivotait déjà sur son ventre comme l'aiguille d'une boussole pour attraper un hochet en tissu. L'autre, du même âge, restait étrangement statique, le regard fixe sur un anneau en bois posé juste hors de portée. Ce n'était pas de l'ennui, c'était une sorte d'immobilité pesante.

Ma transition des tableaux Excel de mon ancien job de bureau à la vie à hauteur de genoux m'a appris que le développement moteur n'est pas une course de vitesse. Pourtant, il y a des gares, des stations précises où l'on s'attend à voir le train passer. En regardant ce petit garçon immobile, j'ai repensé à mes anciennes feuilles de calcul. Ici, les chiffres ne sont pas des objectifs de vente, mais des repères de vie. On sait, par exemple, que la plupart des enfants s'assoient sans soutien entre 6 et 8 mois. Ce ne sont pas des ordres, juste des murmures de la nature.

Les « gares » du développement : ce que j'observe à hauteur de genoux

Dans mon quotidien, j'ai appris à ne plus comparer les enfants entre eux, mais à comparer l'enfant avec son propre chemin de la veille. Pourtant, certains signes m'interpellent plus que d'autres. Il y a cette fluidité que l'on cherche, ce tonus qui permet de passer d'une position à une autre sans s'effondrer. Parfois, je remarque l'absence de ce qu'on appelle le réflexe de parachute, cette capacité instinctive à tendre les bras pour se protéger d'une chute.

Gros plan d'une main de bébé saisissant un anneau de dentition en bois.

Un jour, au début du printemps, j'ai partagé mes observations avec une maman. Elle était inquiète, comme nous le sommes tous. Nous avons ouvert ensemble son Carnet de Santé. En France, le suivi est rigoureux : il y a 20 examens de santé obligatoires avant l'âge de 6 ans. C'est énorme quand on y pense. Les visites des 4, 9 et 12 mois sont des fenêtres critiques. Ce n'est pas seulement pour les vaccins, c'est pour vérifier si la machine tourne bien, si les engrenages de la motricité s'enclenchent dans le bon ordre.

Ce qui m'a frappée lors de cette discussion, c'est l'importance de la qualité du mouvement plutôt que sa rapidité. Un bébé qui se déplace en « faisant le phoque » (en tirant seulement sur ses bras sans utiliser ses jambes) n'est pas forcément en retard, mais il nous raconte quelque chose sur sa force abdominale. J'ai souvent remarqué que certains signes discrets précèdent les grandes étapes. Par exemple, un bébé qui ne parvient pas à porter ses pieds à sa bouche vers 5 ou 6 mois manque parfois de cette souplesse nécessaire pour le futur quatre-pattes.

Quand l'immobilité raconte une histoire

Il y a des moments de silence qui pèsent plus que les pleurs. Je me souviens du bruit sourd d'un cube en bois tombant sur le parquet, suivi du silence d'un bébé qui n'a pas encore la force de se pencher pour le ramasser. Ce n'est pas un manque d'envie. C'est comme si le lien entre l'intention et le muscle était encore un peu flou. Dans ces cas-là, je ne force jamais. Je me contente de noter dans mon petit carnet ce qui semble demander trop d'efforts.

Cubes en bois colorés éparpillés sur un parquet en bois clair.

Mes épaules se crispent légèrement quand un parent me dit que son enfant est « un peu paresseux », alors que je vois la frustration physique dans ses petites jambes raides. Les bébés ne sont pas paresseux ; ils sont explorateurs par nature. Si un enfant ne bouge pas, c'est souvent qu'il rencontre un obstacle qu'il ne sait pas encore contourner. C'est là que mon rôle change : je ne suis plus seulement la personne qui change les couches, je deviens une observatrice du vivant.

Au fil des mois, j'ai compris que repérer un retard de développement moteur chez le jeune enfant par le jeu est la méthode la plus douce. On ne teste pas, on s'amuse. Si un petit ne cherche jamais à rouler sur le côté pour attraper son doudou après environ deux mois de tentatives, je commence à me poser des questions. Est-ce le tapis qui glisse trop ? Ou est-ce que son tonus axial a besoin d'un petit coup de pouce professionnel ?

Le piège des accessoires « d'aide » à la marche

C'est ici que mon avis de « fille du terrain » diverge parfois des rayons rutilants des magasins de puériculture. On veut souvent bien faire. On achète ce siège en mousse qui maintient le dos bien droit avant que le bébé ne sache s'asseoir seul, ou ce trotteur qui promet des gambettes de champion. Pourtant, j'ai observé que surstimuler la motricité précoce par des accessoires de soutien peut paradoxalement freiner le développement des réflexes naturels nécessaires à l'autonomie motrice de l'enfant.

Un carnet de santé posé à côté de petits chaussons de bébé.

En forçant une position que le corps n'est pas prêt à tenir, on prive le cerveau de l'apprentissage des micro-équilibres. Le bébé apprend à être « tenu » par l'objet plutôt que par ses propres muscles. C'est le cœur de la motricité libre, un concept d'Emmi Pikler que j'essaie d'appliquer chaque jour. Laisser l'enfant découvrir ses limites au sol, sur un tapis ferme, c'est lui permettre de construire une base solide. J'ai d'ailleurs écrit quelques notes sur la façon de favoriser la motricité libre à la maison sans matériel coûteux, car souvent, moins on en fait, mieux c'est.

Un matin de juin dernier, j'ai vu une petite fille qui avait passé beaucoup de temps dans un « Youpala » chez elle. Elle se tenait debout, mais ses pieds pointaient vers l'extérieur de façon inhabituelle et elle ne savait pas comment s'asseoir sans tomber en arrière comme une bûche. Il lui manquait cette étape cruciale du passage par le sol, celle où l'on apprend à tomber sans se faire mal. C'est une leçon d'humilité pour nous, adultes : notre aide est parfois un obstacle.

Le Carnet de Santé, notre boussole commune

Quand l'inquiétude s'installe, je renvoie toujours vers le pédiatre ou la PMI. Je ne suis pas médecin, juste celle qui passe dix heures par jour à hauteur de tapis. Le seuil médical pour la marche sans assistance est généralement fixé à 18 mois. Avant cela, il y a une marge immense. Mais si à 12 mois un enfant ne tient pas debout même avec un appui, ou s'il semble avoir un côté du corps beaucoup plus actif que l'autre, il ne faut pas hésiter à consulter.

Pieds nus d'un enfant en bas âge debout sur un tapis d'éveil.

L'intervention précoce, ce n'est pas un aveu d'échec. C'est une chance. Quelques séances de psychomotricité peuvent parfois débloquer une situation en quelques semaines. J'ai vu des enfants se métamorphoser simplement parce qu'on avait identifié un petit blocage au niveau du bassin ou une légère hypotonie. Le calme de l'intervention précoce vaut mille fois le stress de l'attente prolongée.

En fin de compte, identifier un retard, c'est surtout apprendre à regarder. Regarder comment les mains s'ouvrent, comment le cou gagne en assurance, comment le regard suit le mouvement. C'est une danse lente, ponctuée de chutes et de rires. Et même si certains jours, rien ne semble bouger, il se passe toujours quelque chose sous la surface. Il suffit parfois d'enlever les chaussures, de poser le bébé sur une surface texturée et de le laisser nous montrer ce qu'il sait faire, à son rythme, dans la lumière changeante de mon salon caennais.

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